Alexandre Perrin

Ne pas confondre KM et Lotus Notes, Facebook et Réseaux Sociaux

par Natacha Heurtault

 

Le KM implique pour certains dirigeants d’accepter que les employés en bas de la pyramide organisationnelle en sachent plus que lui.

 

Quels sont selon vous le futur et les tendances de la gestion des connaissances?

Alexandre Perrin: Le Knowledge Management est une notion qui se réinvente sans cesse et qui évolue au gré des discours, des méthodes, des outils et des pratiques réelles. Il n’est pas mort mais il évolue aujourd’hui fortement sous l’influence du Social Networking. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier le nombre de publications scientifiques et journalistiques mentionnant le terme « knowledge management ». Les articles scientifiques mentionnant ce terme dans les mots clés ont baissé de 36% entre 2008 et 2010. Cette baisse s’explique selon moi par l’évolution du concept et non par un désintérêt.

Les pratiques individuelles et sociétales (usage massif de Facebook, textos, smartphones, etc.) modifient nécessairement les pratiques en entreprise et il est légitime que les dirigeants s’interrogent à propos de l’utilisation de réseaux sociaux électroniques comme Facebook ou Twitter. Ces réseaux sociaux représentent un moyen très efficace de mobiliser les savoirs des individus. Danone a, par exemple, mis en place une stratégie de Knowledge Management fondée uniquement sur ces réseaux. Mais il faut “organiser” et “outiller” ces réseaux en nommant un coordinateur sinon on obtient une véritable “auberge espagnole”…

Le connaissance est générée par l’expérience alors que l’information provient d’un décodage de données brutes

Au début de mes recherches, il y a dix ans, les dirigeants d’entreprise avaient tendance à confondre Knowledge Management et Lotus Notes. Aujourd’hui ils confondent réseaux sociaux et Facebook par méconnaissance de ce qui différencie information et connaissance. La connaissance est principalement générée par la pratique, l’action, l’expérience quotidienne. Elle est fondée sur un processus d’apprentissage et d’oubli de cet apprentissage. L’information, elle, provient d’un décodage et d’une organisation de faits, de données brutes et objectives. Ma connaissance permet un décodage plus rapide que mon voisin. Ainsi ce qui différencie un manager expérimenté d’un “junior” est sa capacité à décoder plus rapidement son environnement et ce décodage s’acquiert par la pratique, l’expérimentation. De même, un praticien, un artisan ou un opérationnel en “sait” plus sur ce qui constitue une bonne d’une mauvaise pratique qu’un manager censé encadrer cette personne.

C’est ce que Taylor, l’inventeur du “taylorisme”, avait remarqué en étudiant les gestes des ouvriers et c’est ce qu’il avait formalisé en 1911 dans son livre devenu célèbre: The Principles of Scientific Management.

C’est pourquoi le KM implique nécessairement un renversement culturel pour certains dirigeants: accepter que les employés en bas de la pyramide organisationnelle en sachent plus que lui ! Les communautés de pratiques sont basées sur cette idée forte : partageons entre nous car nous sommes au même niveau organisationnel et car nous avons les mêmes préoccupations quotidiennes.

Quels sont selon vous les accélérateurs et les freins du partage de connaissances?

Dans mes recherches, j’ai distingué quatre facteurs principaux : la culture organisationnelle, la structure d’accompagnement, les technologies de codification et la qualité du contenu mis à disposition. La question complexe du partage de connaissances ne peut s’appréhender selon moi que d’une manière systémique : ces quatre éléments sont interdépendants. Avec mon co-auteur d’HEC Paris, Bertrand Moingeon, nous avons appelé ces quatre dimensions le Learning Mix.

Le Knowledge Manager est confronté au dilemme de l’oeuf et de la poule

Pour un knowledge manager, le problème est celui de l’œuf et de la poule: comment démarrer un projet de KM sans contenu, c’est-à-dire des connaissances, et comment avoir du contenu sans avoir de dispositif de KM? Je pense qu’il est nécessaire d’avoir une réflexion sur la culture organisationnelle et plus précisément sur les habitudes formelles et informelles des employés. Je suis convaincu de la nécessité d’observer et appréhender ces éléments tacites avant de mettre en place un outil technologique ou une communauté de pratiques. Le knowledge manager a cette prérogative car un dispositif de KM est fait “sur-mesure”: un dispositif qui fonctionne dans une entreprise peut échouer dans une autre. Le Knowledge Management est une pratique hautement idiosyncratique!

Et si vous n’aviez qu’un seul conseil à livrer à un dirigeant d’entreprise / à un responsable KM / à un community manager. .. , quel serait-il ?

Je conseillerais la lecture de mon article de recherche publié dans la revue Système d’Information et Management. Véritable synthèse d’un travail doctoral de quatre années, j’y étudie les pratiques des managers en charge des politiques de gestion des connaissances chez Lafarge. L’analyse de quatre praticiens permet de mettre en lumière les enjeux de la gestion des connaissances et d’aboutir à une typologie d’actions propre à cette fonction. Cette typologie permet au dirigeant d’entreprise de s’interroger sur les compétences attendues et nécessaires pour impulser une politique knowledge management. L’article est disponible à cette adresse : www.revuesim.org/sim/article/view/264 ou sur mon blog www.km.typepad.com

Je conseillerais également la lecture de l’ouvrage “Organisation 2.0 – Le knowledge management nouvelle génération” de Martin Roulleaux-Dugage, Knowledge Manager chez Areva et créateur de la communauté des knowledge managers francophones, CoP-1. L’auteur y mêle des réflexions théoriques et son expérience pratique et permet à un responsable KM de s’inspirer d’outils et méthodes passés au tamis d’un véritable praticien de la question.

Alexandre Perrin est enseignant-chercheur et directeur d’Audencia Grande Ecole, école de management triplement accréditée nationalement et internationalement. Titulaire d’un doctorat en sciences de gestion, ses recherches portent sur le travail des knowledge managers en entreprise.

Il a publié ses travaux dans des revues scientifiques françaises et internationales et reçu le prix 2010 Emerald/EFMD Outstanding Research Award de Journal of Knowledge Management.

Retrouvez-le sur twitter: @PerrinAlexandre

Son blog: km.typepad.com

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